· 8 min de lecture

Au-delà des disciplines : construire une culture criminologique

Psychologues, juristes, sociologues : face au crime, chaque discipline parle sa propre langue. Cette fragmentation paralyse notre capacité à agir. La solution ne viendra pas de nouveaux outils, mais d'une transformation culturelle profonde.

Au-delà des disciplines : construire une culture criminologique
Photo by Antenna / Unsplash

Un meurtre vient d'être commis dans un quartier défavorisé. La récidive y explose depuis trois ans. Une réunion d'urgence rassemble les experts : psycho-criminologue, juriste, sociologue. Chacun arrive avec sa solution.

Le psycho-criminologue pose son dossier sur la table : "La clé, c'est le profil psychologique des récidivistes. Il nous faut des programmes de prise en charge thérapeutique." Le juriste lève les yeux de ses textes de loi : "Ce qu'il faut, c'est renforcer l'efficacité des sanctions pénales et mieux appliquer les mesures existantes." Le sociologue intervient : "Le fond du problème, c'est l'exclusion sociale, le manque d'opportunités économiques, la stigmatisation. C'est ça qu'il faut traiter."

Trois experts, trois langages, trois explications différentes... trois stratégies opposées. Et pendant ce temps, dans le quartier, la violence continue.

Cette scène se rejoue quotidiennement dans nos institutions. Notre discipline fait face à un défi de taille : faire dialoguer des approches profondément différentes pour résoudre les problèmes criminologiques. Les conséquences sont concrètes : des politiques publiques où chaque discipline privilégie ses priorités, des prises en charge des délinquants où les approches se contredisent, des messages de prévention qui se brouillent.

La question n'est pas de savoir qui a raison. Elle est plutôt : pourquoi ces experts brillants ne parviennent-ils pas à s'accorder ?

La pluridisciplinarité et ses limites

On présente souvent la criminologie comme un modèle de pluridisciplinarité. Avocats, sociologues, universitaires, agents pénitentiaires, psychiatres... tous convergent théoriquement vers un même objectif : comprendre et prévenir le crime.

Dans la réalité, ces collaborations ressemblent davantage à des conversations tendues qu'à une véritable synergie. Prenez l'explication du crime : les psychologues cherchent du côté des traits de personnalité et des troubles mentaux, les sociologues analysent les inégalités sociales et l'exclusion, les juristes se concentrent sur la définition légale des infractions et leur qualification pénale. Chaque discipline développe ses propres grilles de lecture, souvent sans coordination réelle entre elles.

Lors des colloques interdisciplinaires, observez les échanges entre sociologues de la déviance et praticiens du droit. Les premiers parlent de "biais de classe" dans le système judiciaire. Les seconds invoquent l'"égalité devant la loi". Ces débats finissent souvent dans l'impasse, chacun campant sur ses positions.

Mais où trouver la solution à ce problème apparemment complexe ? La réponse m'est venue d'un horizon inattendu.

L'inspiration venue des entreprises

Les entreprises sont confrontées au même défi que nous. Et elles ont trouvé des pistes de solution.

Durant mes cinq années en informatique, j'ai accompagné une dizaine d'organisations : grande distribution, médias, industrie, logistique. J'y ai observé exactement les mêmes dynamiques qu'en criminologie.

Prenez une entreprise technologique classique. L'équipe informatique privilégie la sécurité et la stabilité des systèmes. Les commerciaux poussent pour des fonctionnalités innovantes qui permettent de conclure des ventes. Le marketing veut des outils de mesure d'engagement utilisateur. Trois départements, trois regards, trois priorités qui s'affrontent. Ça vous rappelle quelque chose ?

Tim Brown, designer et penseur du management, a mis le doigt sur ce qui fait la différence. Dans son livre Change by Design¹, il distingue deux mondes :

D'un côté, les organisations pluridisciplinaires où chaque individu devient un défenseur de sa spécialité. Les projets se transforment en négociations prolongées.

De l'autre, les organisations interdisciplinaires caractérisées par une appropriation collective des idées. Les frontières s'estompent. L'objectif commun prime sur les chapelles disciplinaires.

Cette distinction éclaire notre situation. La criminologie fonctionne encore trop souvent en mode "pluridisciplinaire". Chacun défend son pré carré disciplinaire.

Brown nous montre la voie : l'interdisciplinarité plutôt que la pluridisciplinarité. Mais comment faire cette transition ? Beaucoup pensent qu'il suffit de créer des outils méthodologiques hybrides. C'est exactement ce qui a été tenté en criminologie. Et c'est là que tout se complique.

Pourquoi les outils hybrides peinent à s'imposer

Face aux limites de la pluridisciplinarité, la tentation est grande de créer des outils "tout-en-un". Une sorte de moyenne des points de vue, un compromis entre les approches. Une "criminologie pour tous" qui satisferait tout le monde.

Cette approche rencontre des difficultés importantes.

En criminologie française, regardez les tentatives d'introduction d'échelles actuarielles mêlant psychologie et droit2. Les psychiatres sont dans leur majorité réservés à l'idée d'inclure ces outils dans leur pratique. Ils invoquent les limites méthodologiques, pratiques et éthiques de ces instruments. Le consensus peine à émerger en raison des réticences et difficultés d'appropriation des professionnels.

L'exemple du Diagnostic à Visée Criminologique (DAVC) de l'Administration Pénitentiaire est particulièrement révélateur. Cet outil était censé harmoniser l'évaluation des détenus en combinant psychologie, sociologie et droit. L'objectif : créer enfin une méthodologie commune. Son introduction s'est heurtée à des difficultés d'appropriation de la part des agents, voire à un rejet quasi unanime, nourri par la vive opposition des principaux syndicats3. Les Conseillers Pénitentiaires d'Insertion et de Probation l'ont décrit comme réducteur et chronophage. L'absence de formation préalable et les limites intrinsèques de cet instrument hybride ont rendu toute appropriation difficile.

J'ai vu des situations similaires en entreprise. Des réunions de priorisation qui tentent de mélanger les priorités informatiques, commerciales et marketing : elles finissent souvent en négociations où chaque équipe défend ses propres métriques sans vision commune. Des tableaux de bord censés satisfaire toutes les équipes : ils deviennent des catalogues que personne n'utilise vraiment.

Pourquoi ces outils hybrides rencontrent-ils autant de résistances ? La réponse se trouve dans ce que Wendell French révèle dans Organization Development4. Les outils ne sont que l'incarnation de quelque chose de plus profond : la culture.

Notre vocabulaire technique, nos méthodes, nos procédures... ce ne sont que des manifestations visibles de notre vision du monde. Observez : les psychologues raisonnent en "processus mentaux" et "échelles d'évaluation". Les juristes pensent "articles de loi" et "jurisprudence". Les sociologues parlent de "déterminismes sociaux" et "inégalités structurelles".

Ces différences d'outils révèlent des cultures distinctes. Nos disciplines criminologiques portent des cultures différentes, parfois difficiles à faire dialoguer. Créer de nouveaux outils sans tenir compte de ces différences culturelles risque d'ajouter de la confusion. On empilerait les couches de complexité sans s'attaquer à la racine du problème.

Mais alors, comment procéder ?

Au-delà de la culture parallèle

Face à ce constat, une solution semble évidente : créons une "culture criminologique" qui viendrait s'ajouter aux cultures disciplinaires existantes. Une sorte de langue commune que tous devraient apprendre.

Cette solution pourrait aggraver le problème. Imaginez : un expert serait à la fois psychiatre ET criminologue. Psychologue ET criminologue. Juriste ET criminologue. Nos professionnels devraient jongler entre la culture de leur discipline d'origine ET cette nouvelle culture criminologique, avec tous les conflits d'appartenance que cela implique.

Eric Miller, dans Systems of Organization5 décrit ces"conflits entre groupes de référence". Quand un individu appartient à plusieurs systèmes culturels simultanément, des tensions internes émergent. À quel système dois-je ma loyauté ? Quelle culture prime quand elles entrent en conflit ? Ces tiraillements peuvent épuiser les professionnels et compliquer l'action.

Non, créer une culture parallèle n'est probablement pas la meilleure solution.

La solution réside dans la création d'une culture supra-disciplinaire qui englobe et transcende les spécificités de chaque discipline. Cette approche ne gomme pas les différences qui constituent notre richesse, mais les unifie dans un cadre supérieur.

La criminologie comme supra-discipline

La criminologie doit devenir une discipline qui englobe les différentes approches. Une culture suffisamment large et puissant pour que nos spécialités (psychologie, droit, sociologie) en deviennent des sous-ensembles, plutôt que des territoires séparés. Le terme supra-discipline m'a été si justement proposé par Elen Vuidard, Présidente de l'Association Française de Criminologie.

Les professionnels seraient donc avant tout des criminologues. Tout comme les chirurgiens, oncologue, dentistes... sont avant tout des médecins.

Mais au fait, qu'est-ce que la culture ? Pour Wendell French, elle englobe les croyances, normes, présupposés, activités, interactions, sentiments d'un groupe.

C'est exactement ce qu'ont fait les entreprises qui ont dépassé les conflits inter-équipes. Elles créent d'abord une culture commune : objectifs partagés, visions, normes. Cette transformation s'opère typiquement lors de séminaires stratégiques.

Ce changement de perspective se traduit ensuite en actions concrètes. D'abord, des langages communs où tous utilisent les mêmes indicateurs de performance. Ensuite, des outils partagés comme des plateformes collaboratives, des tableaux de bord unifiés. Enfin, des processus intégrés qui encouragent la coopération plutôt que la compétition interne.

L'équipe informatique et les commerciaux cessent de s'opposer quand ils comprennent qu'ils travaillent tous deux pour "optimiser l'expérience client" plutôt que pour défendre chacun sa métrique isolée. La collaboration devient alors naturelle.

À quoi cela pourrait-il ressembler en criminologie ?

Premier temps : Créer la culture supra-disciplinaire

Des objectifs supra-disciplinaires : Définir des buts qui transcendent les objectifs disciplinaires. Non plus "établir la culpabilité pénale" OU "comprendre les causes sociologiques", mais par exemple "optimiser la réponse sociétale au phénomène criminel".

Des principes premiers partagés : Établir des axiomes fondamentaux que toutes les spécialités peuvent embrasser. Par exemple : "La compréhension du phénomène criminel nécessite une approche systémique tenant compte simultanément des facteurs individuels, relationnels et sociétaux."

Des valeurs communes : Préciser clairement ce qui nous rassemble. Tous les professionnels s'unissent pour améliorer l'efficacité du système ? Pour renforcer la prévention ? Pour réduire les injustices qui nourrissent la criminalité ? Cette identification d'un objectif partagé crée une cohésion naturelle entre disciplines.

Second temps : Développer les outils hybrides

Une fois cette culture supra-disciplinaire établie, alors seulement nous pouvons intégrer harmonieusement les perspectives différentes de chaque discipline. Chaque professionnel peut alors apporter sa spécificité dans des outils hybrides sans risquer de créer de nouveaux conflits.

Par exemple, des évaluations criminologiques combinant expertise psychiatrique, analyse sociologique et qualification juridique, mais dans un cadre unifié, fidèle à une culture criminologique qui transcende ces approches.

L'avenir de la criminologie

Les entreprises qui ont réussi la transition vers l'interdisciplinarité ont gagné en innovation, productivité et capacité à gérer la complexité. Par exemple, en Californie, l'interdisciplinarité dans le secteur bio-technologique a permis des gains de productivité significatifs en recherche6. Les études confirment que cette approche permet d'augmenter la créativité, l'innovation et la gestion de la complexité7.

Cette transformation n'est plus une option mais une opportunité pour notre discipline.

Mais alors, à quoi ressemblerait cette culture criminologique unifiée ? Quels sont nos objectifs communs face aux crimes ? Sur quels postulats de base nous accordons-nous tous ? Qu'est-ce qui nous motive collectivement face au crime et à l'injustice ?

Cette transformation de la criminologie en supra-discipline ne sera ni simple ni rapide. Elle demande de repenser fondamentalement notre façon de concevoir cette discipline. Mais l'enjeu en vaut la peine : passer d'une discipline fragmentée à une science véritablement intégrée, capable d'apporter des réponses cohérentes aux défis criminologiques de notre époque.

Le chantier est immense, mais passionnant : construire la criminologie du 21ᵉ siècle.


Notes

  1. Brown, Tim. Change by Design: How Design Thinking Transforms Organizations and Inspires Innovation. HarperBusiness, 2009.
  2. Gautron, Virginie, et Émilie Dubourg. « La rationalisation des outils et méthodes d’évaluation : de l’approche clinique au jugement actuariel ». Criminocorpus. Revue d’Histoire de la justice, des crimes et des peines, no 4 (mai 2014). https://doi.org/10.4000/criminocorpus.2916.
  3. ibid.
  4. French, Wendell L., et Dave Ulrich. 1995. Organization Development: Behavioral Science Interventions for Organization Improvement. Englewood Cliffs, NJ: Prentice Hall College Div.
  5. Miller, Eric J., et A. K. Rice. 1973. Systems of Organization: Control of Task and Sentient Boundaries. London: Tavistock Publications Ltd.
  6. Nayaradou, Maximilien, et Vincent Simart. 2006. « La collaboration université/entreprise : le cas du management de la recherche aux États-Unis ». Vie & sciences de l’entreprise 170171(1):153‑74. doi:10.3917/vse.170.0153.
  7. Bouchard, Maude St-Cyr, et Johanne Saint-Charles. 2018. « La communication et le succès des équipes interdisciplinaires ». Communiquer. Revue de communication sociale et publique (23):21‑38. doi:10.4000/communiquer.2917.