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Investigation d'homicide : quand changer de perspective débloque l'enquête

"La résolution d'un problème consiste simplement à le représenter de manière à rendre la solution transparente" - Herbert Simon. En investigation, abandonner nos hypothèses pour explorer l'inattendu. Parfois, la solution n'est pas de nouvelles preuves, mais une relecture créative.

Investigation d'homicide : quand changer de perspective débloque l'enquête
Photo by Bimbingan Islam / Unsplash

Comment transformer une enquête bloquée en percée décisive ? La réponse ne se trouve peut-être pas dans de nouvelles preuves, mais dans une nouvelle façon de les regarder. Policiers, analystes criminels, inspecteurs... tous connaissent cette frustration : face à des éléments contradictoires, des pistes qui mènent dans le vide, des hypothèses qui ne tiennent plus. Et si la clé résidait dans notre capacité à changer de perspective ?

L'art de voir autrement

Vernon Geberth, Lieutenant Commander du NYPD et auteur de Practical Homicide Investigation¹, raconte une affaire où tous les indices semblaient pointer vers un crime sexuel particulièrement sordide. La scène présentait tous les éléments d'un homicide : une femme retrouvée morte, partiellement dénudée, dans un appartement en désordre. Les premiers enquêteurs ont naturellement adopté le modèle du crime sexuel, orientant leurs recherches vers un agresseur, analysant les signes de lutte, scrutant l'environnement pour des traces d'effraction.

Pourtant, cette apparente affaire de meurtre à caractère sexuel était en fait une mort naturelle due à la rupture d'un anévrisme. La femme était au lit avec son petit ami marié quand elle s'est soudain évanouie. Paniqué, il l'avait placée au sol et tenté de la ranimer avant d'essayer de la rhabiller. Il avait appelé les secours avant de quitter rapidement les lieux, craignant les conséquences de sa liaison extraconjugale.

Le changement de modèle mental transforme complètement l'interprétation des indices. Ce qui semblait être des signes de violence devient les traces d'une tentative désespérée de réanimation. Le déshabillage apparent devient une tentative maladroite de rhabillage. Le désordre de l'appartement s'explique par l'affolement d'un homme face à une situation qu'il ne comprenait pas.

L'affaire Patrick Dils illustre cette même dynamique à plus grande échelle². En 1986, après le double meurtre de deux enfants à Montigny-lès-Metz, les enquêteurs se sont focalisés sur le modèle du crime de proximité : chercher un coupable dans l'entourage immédiat des victimes. Patrick Dils, 16 ans, habitant la même rue, a fini par avouer après 36 heures de garde à vue. Il a été condamné à perpétuité en 1989, devenant le plus jeune condamné à vie de France.

Quinze ans plus tard, un gendarme fait un rapprochement troublant : Francis Heaulme, tueur en série, était présent sur les lieux le jour du crime. Ce changement de représentation (du crime de voisinage au crime sériel) a permis la révision du procès et l'acquittement de Patrick Dils en 2002. Heaulme sera finalement condamné en 2017 pour ces meurtres.

Mais pourquoi nos premiers modèles nous trompent-ils si souvent ?

Pourquoi nos modèles nous trompent

Quand nous enquêtons sur un homicide, tout comme dans la vie en général, nous sommes guidés par des modèles mentaux. Ces schémas cognitifs nous donnent des clés de lecture du monde³, mais ils peuvent aussi fonctionner comme des œillères. En psychologie cognitive, les chercheurs ont montré que nous utilisons ces représentations internes pour comprendre, interpréter et naviguer dans notre environnement⁴.

Ces modèles simplifient la complexité en nous offrant des représentations familières. Le modèle planétaire de Rutherford nous aide à visualiser l'atome, tout comme le modèle des boules dans l'urne rend les probabilités compréhensibles. Ils nous permettent ainsi de tester des théories et de simuler mentalement les conséquences de nos décisions.

En investigation criminelle, nous avons nos propres modèles mentaux bien ancrés. Le modèle de l'enquête comme puzzle nous fait rechercher comment assembler les pièces pour reconstituer le tableau complet. Le modèle de la chaîne causale nous amène à identifier les liens logiques entre mobile, moyen et opportunité. Le modèle du crime passionnel nous oriente vers des conflits interpersonnels intenses, tandis que le modèle de la vengeance nous fait chercher des humiliations passées ou des griefs familiaux.

Ces modèles mentaux ont un fort pouvoir d'influence dans nos décisions et nos actions⁵. Par exemple, les producteurs de riz en Chine développent des modèles mentaux plus collectivistes que les producteurs de blé, simplement parce que la riziculture exige plus de coopération⁶. Cette différence de représentation se traduit ensuite dans des comportements concrets : les régions rizicoles privilégient les décisions de groupe, la négociation collective et la résolution collaborative des conflits, tandis que les régions céréalières favorisent l'initiative individuelle et la compétition.

Le danger survient quand nous confondons la carte avec le territoire. Un mauvais cadre mental peut nous entraîner sur de fausses pistes, nous faire ignorer des preuves essentielles ou nous empêcher de voir des connexions pourtant évidentes. Quand nous nous enfermons dans une hypothèse, nous risquons de forcer les faits à coller à notre théorie plutôt que d'adapter notre théorie aux faits.

Cette tendance s'explique par plusieurs mécanismes cognitifs. D'abord, le biais de confirmation nous pousse à chercher prioritairement les informations qui confirment nos hypothèses initiales. Ensuite, l'effet d'ancrage nous fait surévaluer les premières informations reçues. Enfin, l'aversion à la perte nous rend réticents à abandonner une piste sur laquelle nous avons déjà investi du temps et de l'énergie.

Comment échapper alors à ces pièges mentaux ?

La pensée latérale comme antidote

Herbert Simon l'avait parfaitement formulé : la résolution d'un problème consiste simplement à le représenter de manière à rendre la solution transparente⁷. Cette intuition suggère que changer notre façon de voir une enquête peut être plus efficace que chercher de nouvelles preuves avec l'ancien regard.

Saul Amarel avait lui aussi identifié cette dynamique dès 1966 dans ses travaux pionniers sur la mécanisation des processus créatifs⁸. Selon lui, l'amélioration des procédures de résolution de problèmes peut être obtenue en modifiant les modes de représentation. Ce que les deux chercheurs décrivent, c'est un processus en 3 étapes : représentation (description des états et de la situation actuelle), évaluation (choix des concepts et méthodes pour mesurer les progrès) et priorisation de la recherche de solution.

La première étape requiert donc d'avoir le bon point de vue, de définir correctement le problème, de le conceptualiser adéquatement.

Par exemple, dans le domaine économique, on trouve de grandes conséquences suite à un changement de modèle. Les économistes comportementaux ont révolutionné leur discipline en cessant de représenter l'humain comme un être parfaitement rationnel pour le considérer comme un agent aux ressources cognitives limitées⁹. Cette transformation conceptuelle a ouvert la voie à des politiques publiques plus efficaces, notamment l'inscription automatique dans les plans de retraite aux États-Unis¹⁰.

De même, dans le cadre d'un projet récent pour une plateforme e-commerce, nous faisions face à un défi technique majeur. Les algorithmes de recommandation généraient des temps de traitement exponentiels. La solution nous est venue d'un changement radical de perspective : plutôt que de traiter les produits comme des objets numériques abstraits, nous les avons re-conceptualisés comme des documents textuels. Cette nouvelle approche a permis d'exploiter les algorithmes de traitement de corpus, dont la complexité computationnelle est linéaire plutôt qu'exponentielle. Des recommandations de qualité générées en un temps record.

C'est exactement ce que propose la pensée latérale, développée par Edward de Bono dans les années 1960. Contrairement à la pensée verticale qui creuse le même trou plus profondément, la pensée latérale explore différents terrains pour voir si on peut obtenir de meilleurs résultats ailleurs¹¹.

En investigation, cela signifie abandonner temporairement nos hypothèses principales pour explorer des angles inattendus. Prendre du recul, questionner nos présupposés de base, envisager des scénarios qui semblent a priori absurdes. Parfois, imaginer que la victime n'en est pas une. Parfois, considérer que le mobile apparent cache le mobile réel. Parfois, supposer que le crime a eu lieu à un autre moment ou dans un autre lieu.

La pensée latérale nous invite à nous demander : "Et si nous avions tout faux depuis le début ?". Cette question inconfortable peut ouvrir des perspectives insoupçonnées. Elle nous pousse à examiner nos présupposés, à chercher les angles morts de notre enquête, à explorer les hypothèses que nous avons écartées trop rapidement.

Au fond, résoudre les énigmes criminelles les plus complexes ne dépend peut-être pas seulement de moyens techniques mais aussi de notre capacité à imaginer de nouvelles façons de voir les indices. Parfois, la solution n'est pas dans l'accumulation de nouvelles preuves, mais dans une relecture créative de celles que nous possédons déjà.

Notes

  1. Geberth, Vernon J. 2015. Practical Homicide Investigation: Tactics, Procedures, and Forensic Techniques. 5e édition. CRC Press.
  2. Affaire Patrick Dils. Disponible sur les archives judiciaires françaises et Wikipedia.
  3. Brown, Tim. 2009. Change by Design: How Design Thinking Transforms Organizations and Inspires Innovation. HarperBusiness.
  4. Johnson-Laird, Philip N. 1983. Mental Models: Towards a Cognitive Science of Language, Inference and Consciousness. Cambridge University Press.
  5. Kahneman, Daniel. 2003. « Maps of Bounded Rationality: Psychology for Behavioral Economics ». American Economic Review 93(5):1449-75.
  6. Talhelm, Thomas, Zhang Xuemin, Shige Oishi, Chen Shigehiro, Duan Dong, Zhiguang Xu et Brian Ackerman. 2014. « Large-Scale Psychological Differences Within China Explained by Rice Versus Wheat Agriculture ». Science 344(6184):603-608.
  7. Simon, Herbert A. 1996. The Sciences of the Artificial. 3e édition. MIT Press. p.77.
  8. Amarel, Saul. 1966. « On the Mechanization of Creative Processes ». IEEE Spectrum 3(4):112-114.
  9. Simon, Herbert A. 1955. « A Behavioral Model of Rational Choice ». The Quarterly Journal of Economics 69(1):99-118.
  10. Madrian, Brigitte C., et Dennis F. Shea. 2001. « The Power of Suggestion: Inertia in 401(k) Participation and Savings Behavior ». The Quarterly Journal of Economics 116(4):1149-1187.
  11. De Bono, Edward. 1967. The Use of Lateral Thinking. Jonathan Cape.