Imaginez que la recherche médicale démontre l'inefficacité d'un traitement largement prescrit, voire ses effets néfastes sur les patients. Il y a fort à parier que les pratiques hospitalières évolueraient rapidement. Pourtant, dans le domaine judiciaire, un paradoxe troublant persiste depuis des décennies.
Les recherches en criminologie sont formelles : aucune étude n'a démontré d'effet dissuasif de l'emprisonnement sur la délinquance, ni d'efficacité à prévenir la récidive1. Pire, l'emprisonnement augmente les risques de récidive de 3 à 5 % en moyenne, cet effet étant encore plus marqué pour les courtes peines (9 à 10 %)2. Ces conclusions ne datent pas d'hier : elles sont documentées depuis des années dans la littérature scientifique.
Malgré ces preuves convergentes, les pratiques judiciaires évoluent lentement. En France, 68% des peines fermes prononcées sont d'une durée inférieure ou égale à 6 mois3, soit précisément ces courtes peines identifiées comme les plus contre-productives. Bien que la réforme de 2019 impose leur aménagement obligatoire, 86% de ces peines continuent de se terminer par des "sorties sèches" sans accompagnement4. Les résultats parlent d'eux-mêmes : 23% des sortants récidivent dans l'année5, et seuls 25% trouvent un emploi stable dans les douze mois suivant leur libération6.
Comment expliquer cette lenteur dans l'adoption de pratiques pourtant étayées scientifiquement ? La réponse ne réside pas dans un manque de bonne volonté des acteurs judiciaires, mais dans la nature même de l'organisation qui porte ces pratiques.
Comprendre la machine judiciaire
Pour saisir pourquoi les innovations criminologiques peinent à s'implanter, il faut analyser le système judiciaire à travers le prisme organisationnel. Selon la typologie de Henry Mintzberg dans "The Structuring of Organizations" (1979), le système pénal s'apparente à une "bureaucratie professionnelle"7, au même titre qu'un hôpital ou une université.
Cette structure présente des caractéristiques spécifiques : une forte spécialisation des rôles, une hiérarchie d'autorité avec une ligne hiérarchique relativement courte, et surtout, une grande autonomie accordée aux professionnels de terrain dans l'exercice de leur libre arbitre. Contrairement aux bureaucraties mécaniques où tout est standardisé, la bureaucratie professionnelle coordonne ses activités par la standardisation des qualifications plutôt que par des procédures rigides.
Cette structure excelle dans le traitement de cas complexes nécessitant une expertise approfondie, mais elle présente une limite majeure : elle ne convient qu'aux environnements stables. C'est un artefact, pour reprendre le concept de Herbert Simon, c'est-à-dire quelque chose de conçu pour un but précis dans des conditions données, donc peu résilient face aux évolutions de l'environnement.
Mais que se passe-t-il quand cet environnement change radicalement ? C'est exactement le défi auquel fait face notre système judiciaire aujourd'hui.
Quand l'environnement évolue plus vite que la structure
Le système judiciaire français s'est historiquement construit autour d'un objectif clair. Comme l'exprime l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : "la loi doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse"8. Cette vision, héritée des Lumières, visait à garantir l'égalité devant la loi pénale et à limiter l'arbitraire du juge. Le système s'est organisé selon les principes de la justice libérale qui s'est affirmée après la Seconde Guerre mondiale9, où l'intervention pénale se justifie pour préserver la liberté de chacun face aux atteintes d'autrui10. Cette organisation reflétait les connaissances et les valeurs de l'époque.
Mais l'environnement dans lequel évolue la justice a profondément changé. Les recherches criminologiques ont révolutionné notre compréhension des mécanismes de la délinquance et de la récidive. Les attentes sociétales ont évolué vers plus de réinsertion et moins de punition pure. Les défis contemporains (surpopulation carcérale, coût social et financier de l'incarcération) appellent de nouvelles réponses.
Pourtant, la structure bureaucratique professionnelle, optimisée pour l'efficience dans un environnement stable, peine à intégrer rapidement ces évolutions. Les professionnels continuent d'appliquer les méthodes dans lesquelles ils ont été formés, selon des paradigmes qui n'ont pas encore intégré les nouveaux savoirs criminologiques.
La question devient alors cruciale : comment transformer un système conçu pour la stabilité dans un monde en perpétuelle évolution ?
Changer un système : mode d'emploi
Comment favoriser l'adoption des innovations criminologiques dans un tel contexte ? Donnella Meadows, spécialiste des systèmes complexes, propose dans son essai "Leverage Points: Places to Intervene in a System"11 une approche en deux temps.
D'abord, clarifier l'intention du système, ou l'intention de l'artefact comme le souligne Herbert Simon. Nous devons collectivement nous interroger : que voulons-nous vraiment accomplir avec notre système judiciaire aujourd'hui ? Punir pour l'exemple ? Protéger la société ? Réinsérer les délinquants ? Réparer le préjudice ? Chaque objectif appelle des moyens différents. Si nous privilégions la réduction de la récidive, alors les recherches criminologiques deviennent directement pertinentes pour guider les pratiques.
Ensuite, travailler sur les paradigmes - ces représentations profondes qui déterminent ce qu'une société considère comme normal, juste et efficace. Cette approche est la plus puissante selon Meadows, mais aussi la plus difficile à mettre en œuvre car elle touche aux fondements mêmes de nos croyances collectives.
L'enjeu devient alors de transformer ces croyances sans provoquer de rejet.
Comment faire évoluer les mentalités sans créer de résistance
Dans une bureaucratie professionnelle, tout se joue sur ce que Mintzberg appelle "l'endoctrinement", terme qu'il faut comprendre comme un processus d'orientation des esprits et du libre arbitre des professionnels. Ce processus se déroule initialement dans la formation (d'où l'importance d'intégrer les découvertes criminologiques dans les cursus des futurs magistrats) mais il se poursuit tout au long de la carrière.
Comment faire évoluer ces représentations ? Une première approche consiste à répéter inlassablement les messages issus de la recherche. Mais cette stratégie présente des limites. Elle peut créer de la résistance par dissonance cognitive (ce phénomène qui apparaît quand un message entre en conflit avec nos croyances) et provoquer un phénomène d'"ad blindness" (cette cécité aux messages répétés que les recherches de Benway et Lane ont documentée dès les années 199012).
Une méthode plus subtile s'inspire des travaux de Murray S. Davis sur ce qui rend une théorie "intéressante"13. Dans son célèbre article de 1971, Davis démontre qu'une théorie devient intéressante non pas parce qu'elle est vraie, mais parce qu'elle remet en question les suppositions que son public considère comme acquises. Ainsi, plutôt que d'adopter une posture normative (qui consiste à dire quoi faire, comme "il faut abandonner la prison"), il faudrait donc partir des présupposés des professionnels et proposer une explication alternative mais véridique des phénomènes qu'ils observent.
Par exemple, au lieu de dire frontalement que "la prison favorise la récidive", on peut commencer par expliquer comment naissent les mécanismes qui conduisent au passage à l'acte délinquant. En comprenant mieux ces mécanismes profonds, les professionnels peuvent naturellement en déduire que l'incarcération ne constitue pas une réponse adaptée, sans que cette conclusion leur soit imposée de l'extérieur. Bien sûr, cela demande un effort de vulgarisation pour rendre ces explications accessibles et intéressantes.
Cette approche présente un double avantage. D'abord, elle évite la confrontation directe avec les croyances établies. Ensuite, elle permet de construire une compréhension partagée qui rend évident le changement de pratique, plutôt que de l'imposer de l'extérieur.
Vers une justice fondée sur les preuves
L'intégration lente des recherches criminologiques dans les pratiques judiciaires illustre un défi plus large : comment nos institutions peuvent-elles rester adaptatives dans un monde où les connaissances évoluent rapidement ?
Le système judiciaire n'est pas défaillant - il fonctionne selon sa logique organisationnelle propre. Mais cette logique, conçue pour un environnement stable, doit évoluer pour intégrer plus efficacement les innovations issues de la recherche. Cela suppose un travail de fond sur les représentations, les méthodes de formation et les paradigmes qui guident l'action des professionnels.
Cette transformation n'est ni un luxe intellectuel ni une utopie : c'est une nécessité pragmatique. Face aux défis contemporains de la justice (surpopulation carcérale, coûts croissants, inefficacité de certaines pratiques), l'intégration des savoirs criminologiques devient un enjeu majeur de politique publique.
Le chemin vers une justice véritablement fondée sur les preuves passe par la compréhension des mécanismes organisationnels qui façonnent les pratiques. Ce n'est qu'en agissant sur ces mécanismes profonds que nous pourrons construire un système judiciaire capable d'évoluer au rythme des connaissances et des attentes de la société.
Notes
- Observatoire International des Prisons, "La prison permet-elle de prévenir la récidive ?", disponible sur oip.org
- Kensey, Annie, et Abdelmalik Benaouda. 2011. « Les risques de récidive des sortants de prison. Une nouvelle évaluation ». Cahiers d’Études Pénitentiaires et Criminologiques (36):1‑8.
- Pierre Victor TOURNIER, La prison. Une nécessité pour la République, Buchet Chastel, 2013, 261 pages. 2013. Revue de science criminelle et de droit pénal comparé 2(2):483b‑92. doi:10.3917/rsc.1302.0483b.
- Ministère de la Justice/SG/SEM/SDSE, "Mesurer et comprendre les déterminants de la récidive des sortants de prison", Infostat Justice n°183
- ibid.
- Baader, Marc, et Evelyne Shea. 2007. « Le travail pénitentiaire, un outil efficace de lutte contre la récidive ? » Champ pénal/Penal field (Vol. IV). doi:10.4000/champpenal.684.
- Mintzberg, Henry. 2002. Structuring of Organizations: A Synthesis of the Research. Upper Saddle River, NJ: Pearson.
- Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, article 6, 1789
- Guillaume, Sylvie. 1998. « Chapitre XVI - La reconstruction du monde démocrate-libéral et la naissance de l’État-providence (1945-1950) ». P. 731‑74 in La démocratie libérale. Presses Universitaires de France.
- Inoue, Tatsuo. 2011. « Le libéralisme comme recherche de la justice:Sens pratique et philosophique ». Revue philosophique de la France et de l’étranger 136(3):323‑46. doi:10.3917/rphi.113.0323.
- Leverage Points: Places to Intervene in a System. s. d. Consulté 12 décembre 2025. https://donellameadows.org/archives/leverage-points-places-to-intervene-in-a-system/.
- Benway, J., et David M. Lane. 1998. « Banner Blindness: Web Searchers Often Miss “Obvious” Links ».
- Davis, Murray S. 1971. « That’s Interesting!: Towards a Phenomenology of Sociology and a Sociology of Phenomenology ». Philosophy of the Social Sciences 1(2):309‑44. doi:10.1177/004839317100100211.